CORRESPONDANCE de JEAN-JACQUES ROUSSEAU

 

 

A Monquin, le 17 décembre 1769.

 

J’ai différé, Monsieur, de quelques jours, à vous accuser réception du livre que vous avez eu la bonté de m’envoyer de la part de M. Gouan, et à vous remercier, pour me débarrasser auparavant d’un envoi que j’avais à faire, afin de ménager le plaisir de m’entretenir un peu plus longtemps avec vous.

Je ne suis pas surpris que vous soyez revenu d’Italie plus satisfait de la nature que des hommes ; c’est ce qui arrive généralement aux bons observateurs, même sous les climats où elle est moins belle. Je sais qu’on trouve peu de penseurs dans ce pays-là ; mais je ne conviendrais pas tout à fait qu’on n’y trouve à satisfaire que les yeux ; j’y voudrais ajouter les oreilles. Du reste, quand j’appris votre voyage, je craignis, Monsieur, que les autres parties de l’histoire naturelle ne fissent quelque tort à la botanique et que vous ne rapportassiez de ce pays-là plus de raretés pour votre cabinet, que de plantes pour votre herbier. Je présume, au ton de votre lettre, que je ne me suis pas beaucoup trompé. Ah Monsieur ! Vous feriez grand tort à la botanique de l’abandonner après lui avoir si bien montré, par le bien que vous lui avez déjà fait, celui que vous pouvez encore lui faire.

 

Vous me faites bien sentir et déplorer ma misère en me demandant compte de mon herborisation de Pila. J’y allai dans une mauvaise saison, par un très mauvais temps, comme vous savez de très mauvais yeux, et avec des compagnons de voyage encore plus ignorants que moi, et privé, par conséquent, de la ressource pour y suppléer, que j’avais à la grande Chartreuse. J’ajouterai qu’il n’y a point, selon moi, de comparaison à faire entre les deux herborisations, et que le Pila me paraît aussi pauvre que la Chartreuse est abondante et riche. Je n’aperçus pas une Astrantia, pas un Pirola, pas une Soldanelle, pas une Ombellifère excepté le Meum, pas une Saxifrage, pas une Gentiane, pas une Légumineuse, pas une belle Didyname, excepté la Mélisse à grandes fleurs. J’avoue aussi que nous errions sans guide et sans savoir où chercher les places riches, et je ne suis pas étonné qu’avec tous les avantages qui me manquaient, vous ayez trouvé dans cette triste et vilaine montagne, des richesses que je n’y ai pas vues. Quoi qu’il en soit, je vous envoie, Monsieur, la courte liste de ce que j’y ai vu, plutôt que de ce que j’en ai rapporté ; car la pluie et ma maladresse ont fait que presque tout ce que j’avais recueilli s’est trouvé gâté et pourri à mon arrivée ici. Il n’y a, dans tout cela, que deux ou trois plantes qui m’aient fait un grand plaisir. Je mets à leur tête le Sonchu alpinus, plante de cinq pieds de haut dont le feuillage et le port sont admirables, et à qui ses grandes et belles fleurs bleues donnent un éclat qui la rendrait digne d’entrer dans votre jardin.

 J’aurais voulu pour tout au monde en avoir des graines, mais cela ne me fut pas possible, le seul pied que nous trouvâmes étant tout nouvellement en fleurs, et vu la grandeur de la plante et qu’elle est extrêmement aqueuse, à peine en ai-je pu conserver quelques débris à demi pourris. Comme j’ai trouvé en route quelques autres plantes assez jolies, j’en ai ajouté séparément la note pour ne pas confondre avec ce que j’ai trouvé sur la montagne. Quant à la désignation particulière des lieux, il m’est impossible de vous la donner : car, outre la difficulté de la faire intelligiblement, je ne m’en ressouviens pas moi-même, ma mauvaise vue et mon étourderie font que je ne sais presque jamais où je suis, je ne puis venir à bout de m’orienter, et je me perds à chaque instant quand je suis seul, sitôt que je perds mon renseignement de vue.

 

Vous souvenez-vous, Monsieur, d’un petit Souchet que nous trouvâmes en assez grande abondance auprès de la grande Chartreuse et que je crus d’abord être le Cyperus fuscus, Lin. Ce n’est point lui, et il n’en est fait aucune mention que je sache, ni dans le Species ni dans aucun Auteur de botanique, hors le seul Alichelieus dont voici la phrase :  Cyperus radice repente, odorâ, locustis unciam longis)lineam latis. Tab. 31. S. I. Si vous avez, Monsieur, quelque renseignement plus précis ou plus sûr dudit Souchet, je vous serais très obligé de vouloir bien m’en faire part.

La botanique devient un tracas si embarrassant et si dispendieux quand on s’en occupe avec autant de passion, que pour y mettre de la réforme, je suis tenté de me défaire de mes livres de plantes. La nomenclature et la synonymie forment une étude immense et pénible ; quand on ne veut qu’observer, s’instruire et s’amuser entre la nature et soi, l’on n’a pas besoin de tant de livres. Il en faut peut-être pour prendre quelque idée du système végétal et apprendre à observer ; mais quand une fois, on a les yeux ouverts, quelque ignorant d’ailleurs qu’on puisse être, on n’a plus besoin de livres pour voir et admirer sans cesse. Pour moi du moins, en qui l’opiniâtreté a mal suppléé à la mémoire, et qui n’ai fait que bien peu de progrès, je sens néanmoins qu’avec les Gramen d’un cour ou d’un pré, j’aurais de quoi m’occuper tout le reste de ma vie, sans jamais m’ennuyer un moment. Pardon, Monsieur, de tout ce long bavardage. Le sujet fera mon excuse auprès de vous. Agréez, je vous supplie, mes très humbles salutations.

 

Jean-Jacques Rousseau

SOMMAIRELES PERSONNAGES CELEBRES DE LA FAMILLE FLEURIEU MARC ANTOINE LOUIS  CLARET de LA TOURRETTE JEAN-JACQUES ROUSSEAU LETTRE 1